Jacques Ellul, l’oracle de la révolution pirate

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5 réponses

  1. Joël dit :

    Tout au long de son oeuvre, Ellul explique comment l’idéologie du travail, née au XVIIIe siècle, a fait naître, au XXe siècle, l’idéologie technicienne. D’une part parce que, avec l’automation, le travail d’une machine a fini par équivaloir à celui de plusieurs humains. D’autre part parce que – vous le soulignez vous-même – le travail n’est jamais fondamentalement remis en cause en tant que valeur. Mais, cela, Ellul n’est pas le seul à l’affirmer : Hannah Arendt le dit également, quand elle différencie « travail » et « oeuvre ». En revanche, sur la question du travail, Ellul est probablement le seul à avancer deux thèses fortes, que vous n’évoquez pas et qui, de fait, sont hélas totalement ignorées ou déconsidérées.

    Tout d’abord, si l’idéologie technicienne constitue aujourd’hui l’idéologie dominante, c’est qu’elle opère de façon inconsciente : elle n’est jamais identifiée comme telle. Et s’il en est ainsi, c’est parce que les les hommes s’estiment toujours capables – grâce à un travail intellectuel – de maîtriser la technique. Or les faits (… Fukushima en tête) démontrent régulièrement que la technique poursuit au contraire un développement autonome : elle a cessé d’être un ensemble de moyens et s’est érigée en finalité. Et il faut être de mauvaise foi pour ne pas admettre que le concept d’innovation technologique et celui de croissance économique (qui en est la résultante) ne relèvent pas de la croyance religieuse (mais qu’est ce qu’une croyance sinon une « mauvaise foi » ?)

    Ellul explique ensuite que si le travail n’est pratiquement jamais remis en cause en tant que valeur, c’est qu’il est vécu comme une promesse : une promesse de confort. Or celle-ci n’est jamais que le substitut laïque de la promesse chrétienne du salut par les oeuvres. En cela, Ellul se rapproche des positions de Max Weber selon lesquelles le capitalisme n’a pu se développer que sur les bases de l’éthique protestante. En 1967, dans son livre « Métamorphose du bourgeois », il explique de façon circonstanciée comment l’idéologie du travail s’est greffée sur ce qu’il appelle « l’idéologie du bonheur ».

    Nous ne pouvons donc aujourd’hui nous démarquer de l’idéologie du travail (et du culte de la croissance, qui en est la manifestation la plus forte) qu’en « désacralisant » la technique ». Mais cela n’est possible que si nous nous posons collectivement la question : « de quelle promesse avons-nous fondamentalement (de façon vitale) ? ». Et que nous y trouvons ensuite des réponses individuelles.

    Cette thématique sera abordée lors des prochaines assises de notre association, Technologos, les 12 et 13 septembre 2014 à Paris : http://www.technologos.fr/textes/assises_nationales_2014.php

    • Nalaf dit :

      Salut Joel, je connais technologos, je songe même à venir la semaine prochaine. Faut que je recontacte Frederic Rognon à ce sujet d’ailleurs (je suis strasbourgeois) Merci pour ces précisions fort pertinentes en tout cas.

  2. jmruel dit :

    Merci pour cette intéressante synthèse. Dommage pourtant de faire abstraction de la (re)-lecture que fait J. Ellul des textes bibliques, notamment « La raison d’être. Méditation sur l’Ecclesiaste ». Nul besoin d’être croyant pour lire ce texte fondateur qui déconstruit les illusions de la vie, le pouvoir, l’argent, le travail…
    N’est-il pas également difficile de comprendre l’article concernant l’idéologie du travail, dans la société occidentale, d’origine judéo-chrétienne, sans se reporter aux textes fondateurs de la Bible ?
    Comment comprendre la mise en garde « attention, il y a beaucoup de spiritualité dans cet article » concernant le chapitre « Travail et vocation » ? La proposition d’avoir une activité associative désintéressée, librement choisie et au service de la société, en dehors d’une activité économique me paraît sensée. Dans un monde du travail qui ne peut répondre à la quête de sens qui anime le plus grand nombre, et qui met en danger le lien social, il devient nécessaire de refonder ce lien, en s’engageant au service d’autrui.
    Une pensée en passant : on peut faire un parallèle entre le refus de la révolution par la société consumériste actuelle, qui s’accroche à ce qui la rend malheureuse, et le refus du névrosé d’abandonner sa névrose, car cela supposerait une réorganisation psychique encore inconnue.

  1. 31 mai 2014

    […] filiation spirituelle envers la pensée de Jacques Ellul n’est pas un secret, et c’est dans cette lignée que je considère que le parti pirate […]

  2. 23 juillet 2014

    […] majeur, "la technique ou l’enjeu du siècle", Jacques Ellul reste désespérément prophétique et donc actuel. Pour preuve, cet extrait du chapitre 2 (pp 92-95 de la version parue chez Economica […]

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